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La relation soignant-soigné : outil et obstacle pour prendre soin ? E. Feldman
D’emblée, E. Feldman nous rappelle que toute demande, de la part du patient à l’attention d’un soignant, s’accompagne d’une demande d’amour ; cette demande est adressée à quelqu’un supposé par le demandeur pouvoir y répondre. C’est ce que l’on nomme le transfert. Face à cet appel, le soignant éprouve toutes sortes de sentiments, positifs et négatifs ; il s’agit du contre-transfert.
Partant du rappel de ces définitions, l’auteur développe dans son article trois points. Le premier concerne la particularité de la clinique du psychanalyste exerçant en soins palliatifs. Feldman souligne que le transfert s’adresse rarement à celui-ci, mais surtout au soignant du corps. En effet, à ce moment de la vie, les mots se font plutôt rares et le lien ne reposant que sur la parole, seul matériau exploité par le psychanalyste, n’est pas celui privilégié par le patient.
S’appuyant sur les travaux de Freud, Feldman souligne par ailleurs que la proximité de la mort provoque une régression de la libido vers des zones inconscientes, réinvestissant des fantasmes qui avaient été peut-être abandonnés au profit d’objets de la réalité. Ainsi, les phénomènes confusionnels, fréquents dans cette dernière phase de la vie, rendent compte bien souvent d’une ultime étape de régression, dans une indifférenciation dedans/dehors, réalité/fantasme. Dans ce contexte si spécifique de la fin de vie, le travail du psychanalyste est alors d’accompagner cette régression, laquelle paraît retourner vers ses points d’origine comme l’illustre l’auteur à travers quelques exemples. L’analyste est ainsi confronté à des transferts extrêmement archaïques, en l’absence ou presque de mots, et se doit d’être tenant lieu de figures archaïques.
Le second point abordé par E. Feldman concerne la question du transfert du malade et du contre-transfert du soignant. C’est à partir de cette notion essentielle de régression qu’elle tente d’appréhender les mouvements transférentiels du patient au soignant et les effets contre-transférentiels suscités chez ce dernier. L’auteur nous rappelle que la régression a deux sources: d’une part, toute atteinte corporelle provoque un repli narcissique du sujet afin de mieux se protéger contre l’agression, d’autre part la proximité de la mort conduit à ce « travail de trépas » , travail intérieur qui gomme la réalité extérieure afin de mieux économiser les dernières forces.
La personne en fin de vie, affaiblie, douloureuse, est dépendante de l’autre notamment en ce qui concerne ses besoins élémentaires. Ce temps d’extrême dépendance, nous rappelle E. Feldman, renvoie aux premiers temps de notre vie où l’adulte était vitalement nécessaire ; si nous ne gardons aucun souvenir conscient de cette période, ce n’est pas le cas pour les souvenirs corporels, « mémoire archaïque sans mots pour le dire ». Ainsi, insiste l’auteur, le patient adresse un appel silencieux mais empreint d’une grande violence et donc bien difficile à recevoir.
Feldman poursuit en comparant la relation thérapeutique entre le malade et les soignants à la relation mère-nourrisson – c’est-à-dire que toute demande ne se réduit pas à la satisfaction d’un besoin, que dans toute demande il est question « d’amour », plus précisément « d’amour de transfert ». Ainsi, la demande d’étayage du patient est une demande à l’autre d’un pouvoir qu’il n’a pas – de l’empêcher de mourir – et qui donc ne peut pas être prise ne compte dans le contrat de soin.
C’est pourquoi, et c’est le troisième point développé par l’auteur, les soignants investissent le psychanalyste comme un « supersoignant », à qui l’on fait appel lorsqu’on se sent impuissant face à une mission impossible, capable d’apaiser la fureur qui agite la fin de vie.
Mais surtout les soignants livrent à l’analyste la violence de leur contre-transfert, qui à la mesure de la violence du transfert archaïque qui leur est adressé. Le travail de l’analyste est alors de soutenir le soignant dans son lien thérapeutique en le maintenant dans le champ de la parole. Feldman souligne que la demande inconsciente du soignant adressé à l’analyste est de lui permettre d’assumer son contrat de soin, qu’il pressent pouvant le mettre en danger. Elle insiste enfin sur la nécessité de lui permettre de retrouver une parole à l’issue de ces accompagnements où les mots se font si rares dans ces corps à corps avec les mourants.
E. Feldman expose ici les notions fondamentales de transfert, contre-transfert, régression, avec clarté et les liens qu’elle fait avec la clinique offre un éclairage tout à fait intéressant de cette dernière : pourquoi le patient privilégie davantage le lien avec le soignant du corps, comment le psychanalyste ou psychologue est amené à modifié sa pratique, quelle autre lecture on peut avoir de la confusion. Elle montre la complexité de ce qui se joue tant du point de vue du soigné que du point de vue du soignant dans cette dernière relation qui fait tant écho à la toute première. Ainsi, son travail peut vraiment permettre à tous les intervenants en soins palliatifs de mieux appréhender, en y mettant des mots, les divers enjeux de cette relation patient-soignant. Aussi, je ne saurai que trop conseiller la lecture de cet article.
Camille Baussant-Crenn, Psychologue, Unité François-Xavier Bagnoud
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