Soins palliatifs

Accompagnement

Mort, Deuil

 
Accompagnement du deuil | Formation Recherche
Accueil arrow Produits documentaires arrow Dossiers bibliographiques arrow La toilette mortuaire
 

Menu

« CDRN Infos » la lettre d'information du CDRN FXB



 

S'inscrire / S'identifier





Mot de passe oublié ?

Pas encore de compte ? Enregistrez-vous

Cette inscription gratuite vous permet de devenir membre du site du CDRN. Vous pourrez alors accéder aux rubriques réservées : base de données, thèses et mémoires en ligne, catalogues, par le menu MEMBRES.

 

Moteur de recherche

 

Syndication

 
La toilette mortuaire Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail

Ce document est une synthèse de ce qui existe actuellement dans la littérature sur la toilette mortuaire. Il s'inspire également des témoignages recueillis auprès d'infirmières et de formateurs ayant une expérience de terrain.

Il servira de base à la réflexion/action et à l'élaboration de repères pour la pratique des soignants de l'HAD Croix Saint-Simon Unité François-Xavier Bagnoud au moment du décès.

« Laver les défunts ne répond pas seulement aux exigences de l'hygiène et de la convenance; cela revient, au regard de l'imaginaire, à éliminer la saleté de la mort. Les rituels religieux ont pris en compte cette symbolique de la purification et confèrent à la toilette funéraire une porte sacrée: elle conditionne le destin de l'âme du défunt »

Louis Vincent Thomas

Dans la littérature, peu de documents sont consacrés à la toilette mortuaire à domicile et à la place de la famille. Cela reflète la tendance actuelle où la majorité des personnes, en France, meurt à l’hôpital. En milieu hospitalier, la pratique de la toilette mortuaire fait souvent l’objet d’un protocole. Au domicile, des usages communs existent, cependant elle s’invente avec l’aide de tous les acteurs, famille, soignants et bénévoles.

Au domicile certaines questions prennent de l’importance : Qui est présent lors du décès ? Qui constate le décès ? Qui ferme les yeux du défunt ? La toilette mortuaire doit-elle être faite immédiatement ou attend-on ? Les proches peuvent-ils et/ou veulent-ils participer à ce soin ? Quels rituels doivent être respectés ? Et par qui ? Faut-il habiller le défunt avec des vêtements particuliers ? Qui les choisira ? Où le mort séjourne-t-il ? [MAUS-BIELDERS, 8]. Toutes ces questions doivent faire l’objet d’une réflexion approfondie.

La toilette mortuaire au domicile n’est pas et ne devrait pas être une copie du soin qui se pratique à l’hôpital même si certains gestes restent les mêmes. [VITRY, 16]

I- Le patient

Traditionnellement, la toilette confère une apparence de dignité au défunt et le prépare à un passage vers un ailleurs dont les interprétations varient selon les cultures. Cette toilette est utile tant pour les morts que pour les vivants. La mort est un événement naturel qui conditionne l'entrée dans un nouveau statut. D'une manière générale, quelle que soit la culture ou la religion, la mort d'un homme atteint la communauté. Les rituels aident à se protéger contre la peur de la mort, et délimitent la frontière entre le monde des morts et celui des vivants.

A- Le sens d'un soin singulier

Durant la toilette, le soignant, en manipulant le corps, met à jour la compréhension qu'il avait de son patient, les gestes symboliques qu'il effectue respectent la singularité de cet être humain. C'est un investissement qui implique le soignant bien au-delà de son rôle professionnel. Au domicile, cela suppose une très bonne organisation car le soignant qui sera appelé (la nuit par exemple) n'a peut être jamais vu ce patient. La communication entre soignants et avec les proches semble donc indispensable.

La toilette mortuaire est un soin s'inscrivant la plupart du temps dans la continuité de la prise en charge d'un patient que l'on a accompagné. C'est un moment intense sur le plan émotionnel, c'est comme toucher concrètement la mort. Ce dernier soin signe le décès mais la personne est bien là, on la voit, on la touche, il s'inscrit dans la continuité de la relation physique. Ce soin permet de terminer une histoire, de rendre un dernier hommage à cette personne, c'est la dernière chose que le soignant peut encore faire pour ce malade.

Le fait de mourir à domicile suppose l'existence d'une solidarité sociale autour de la mort, comme cela se pratiquait autrefois, le soignant est entouré par les proches.

Le soin mortuaire place le soignant dans une nouvelle dimension, ni préventive, ni curative, il demande une connaissance profonde et globale du patient. Le soignant effectue des gestes symboliques pour lui et pour les proches qui doivent garantir la particularité de cet être humain. Le visage doit être reconnaissable et ressemblant. A ce moment il semble important que le soignant ait eu suffisamment de relation avec la personne de son vivant. Le temps de la toilette mortuaire semble être ce temps de prise de conscience où le soignant est en contact avec la mort, non plus sous forme symbolique, mais matérialisée; cela peut aussi être un moment pour faire le bilan sur sa relation avec la personne.

La toilette est effectuée après la constatation du décès faite par un médecin (au domicile, la nuit, les médecins ne peuvent pas toujours se déplacer, il peut arriver que l'infirmière prenne cette initiative) sinon, elle n'est pas effectuée tout de suite ou ne doit pas l'être si le médecin considère que la mort n'est pas naturelle (homicide volontaire ou involontaire, suicide...).

En institution, la toilette est généralement faite par au minimum, deux personnes : une infirmière et une aide-soignante (au domicile, ce dispositif est rare, le plus souvent, l'infirmière présente se charge seule de ce dernier soin). Dans ce contexte, il est préférable que le soignant propose systématiquement aux proches de participer au soin et il n'est pas rare que les membres les plus proches du patient participent ou assistent à la toilette.

Il peut arriver que le patient émette des souhaits avant de mourir et demande à ce que son corps ne soit pas exhibé nu par exemple. Bien que le corps soit inanimé, il est encore le sien.

A ce stade, il semble important de s'intéresser plus spécialement à la toilette mortuaire, car ce travail se centre sur ce qui se déroule pendant cet acte.

B-Les étapes de la toilette

Il n'existe pas dans la littérature de techniques strictement applicables sur le terrain. Voici un récapitulatif de ce qui se pratique le plus souvent et qui pourrait servir d'appui pour l'élaboration d'une procédure commune.

Au domicile, le patient est généralement installé dans son lit. Le soignant utilise, en institution, des instruments stériles (tablier plastique, gants, bassine, gant de toilette, savon, serviette, coton, bandes....) ce qui n'est pas toujours le cas au domicile puisqu'il peut aussi utiliser les effets personnels du patient.

Tout d'abord, il est habituel de redonner une apparence agréable au corps du patient en réduisant la posture agonique et en repositionnant le corps.

Il apparaît que les orthèses et prothèses ainsi que tout le matériel invasif sont retirés, nettoyés ou jetés, les bijoux sont enlevés et pris en compte dans l'inventaire (ils peuvent être confiés directement à un proche). L'ablation du pacemaker est obligatoire et doit être faite par un médecin.

Concernant des actes très techniques, il est écrit que les orifices naturels sont généralement obstrués à l'aide de cotons cardés sous forme de mèche et profondément enfouis. Des pansements étanches sont posés en cas de présence de plaies.

Le corps est le plus souvent dévêtu mais cela peut varier selon les situations et les souhaits énoncés du patient (un patient peut ne jamais avoir été lavé de cette manière, il s'agit de respecter ses habitudes et de ne rien lui imposer qu'il n'aurait pas souhaité de son vivant).

La toilette est d'ordinaire effectuée en commençant par le haut du corps et se termine par les extrémités inférieures. Le visage est nettoyé, un collyre peut être injecté dans les yeux, les paupières sont maintenues closes à l'aide d'une très fine boulette de coton placée dessous et non avec un stéristrip comme cela se pratiquait. Les prothèses dentaires sont généralement laissées en place. La bouche peut être maintenue fermée à l'aide d'une mentonnière en attendant que se produise la raideur cadavérique et non avec une bande qui laisse des traces sur la peau. Cette technique qui est visuellement assez violente pour les proches, peut être également remplacée par une serviette roulée sous le menton du défunt.

Les cheveux sont coiffés selon les habitudes du patient (si celui-ci avait une raie, il est peut être important de respecter son sens) enfin, le visage est rasé et maquillé si souhaité ou possible selon les différents rites.

Le corps est ensuite habillé avec les vêtements proposés par les proches le plus souvent mais il existe de nombreuses variations culturelles et certaines possèdent un vêtement ou drap traditionnel de rigueur par exemple.

La posture du corps et la position des bras est adaptée à la demande de la famille selon ses rites et coutumes. Certains soignants proposent de présenter le corps avec la tête surélevée afin de ne pas déformer le visage.

Pour finir, il est important de baisser la température de la chambre et de faire en sorte que tout soit en ordre pour présenter le corps à la famille.

Il apparaît que l'approche du corps du bébé soit spécifique. Une majorité des parents souhaitent le toucher, le prendre dans leurs bras, participer à la dernière toilette (non dans les gestes techniques) et l'habiller afin de pouvoir s'occuper de lui une dernière fois. Pendant les soins, les soignants peuvent aider les parents à retrouver du lien avec l'enfant en les invitant à lui parler, lui dire au revoir, lui chanter un chanson, lui couper une mèche de cheveux et prendre une photo.....Cependant, très peu d'enfants meurent à domicile.

II. La place de la famille lors de la toilette mortuaire

A- Evolution de l’image du défunt

Dans la société traditionnelle existait « une éducation à la mort » : les enfants allaient aux veillées funèbres et aux enterrements. Le contact avec le mourant et le mort ne suscitait pas de répulsion. Les rites qui accompagnaient ce passage dans la mort avaient pour but de symboliser le nouveau statut du défunt et de permettre ainsi aux proches de commencer leur travail de deuil.

Auparavant, c’était la matrone qui avait la charge de faire la toilette du mort au domicile, premier des rituels. Maintenant c’est souvent à l’infirmière qu’incombe ce rôle mais à la différence de la matrone, l’infirmière est une professionnelle. Elle peut accomplir certains gestes mais doit laisser la famille s’exprimer à travers ses rites propres même s’ils lui paraissent étranges [LOUX , 7]. Il s'agit là d'un temps de partage entre les soignants et les proches.

En effet, dans notre société contemporaine, les personnes peuvent avoir vu plusieurs morts virtuelles à la télévision, au cinéma mais n’en avoir jamais fait l’expérience concrète surtout avec quelqu’un de proche [ABRY, 1]. Pour certains membres de la famille, c’est la première fois qu’ils voient un mort, la mort ayant cessé d’être un événement public [DECAILLET, 2]. Le tabou suppose qu’on ne s’y prépare plus et qu’on ne sait pas ce que voulait le défunt du fait qu’il est devenu extrêmement difficile de parler avec le malade de sa propre mort [SANZ-ORTIZ, VEGA-VILLEGAS, RIVERA, 11].

En général, lors du décès, une personne de la famille appelle l’infirmière pour qu’elle vienne confirmer la mort du proche (« pourriez-vous venir ? je crois qu’il est mort… »). Parfois, le soignant est présent lorsque le malade décède. L’annonce à la famille est toujours un moment difficile [ ERNOULT, WARREN, DEROUAL, LE COGUIC, 4].

Par sa présence, le soignant remet de l’ordre avec les gestes du quotidien, met le corps dans une position proche de celle que le patient avait de son vivant, rend le corps reconnaissable pour ses proches.

Il est important pour les proches de garder une image de la personne telle qu’elle était de son vivant [ERNOULT, WARREN, DEROUAL, LE COGUIC, 4] [DEROUAL, 15] [LAULAN, 6] [ROUSSEAU, 10] [Toilette mortuaire, 13] [DECAILLET, 2].

Il n’est pas nécessaire de se précipiter dans le faire. La famille a souvent besoin de temps avant que l’on procède à la toilette du défunt.

B- Implication de la famille dans ce dernier soin

Avant tout, lors de ce dernier soin, il s’agit de respecter la personne morte. La question primordiale sera de laisser une place à la famille dans cet acte qu’est la toilette mortuaire ; sans toutefois qu’elle se sente obligée à faire certains gestes. Il est important que la famille ait le choix. Il faut lui laisser le temps de ce choix. Certains proches peuvent vouloir être simplement présents lors cette dernière toilette ; d’autres voudront participer de manière plus active ; d’autres encore, préfèreront venir une fois le soin terminé ; d'autres, dans le respect de leurs convictions religieuses, souhaiteront que la toilette soit réalisée par une personne précise (dans ce cas le soignant n'intervient pas) [ABRY,1] [DEROUAL, 15] [ERNOULT, WARREN, DEROUAL, LE COGUIC, 4].

Participer à ce dernier soin peut être un moyen pour la famille de prendre conscience de la mort de son proche et de s’acquitter d’une certaine dette envers lui. En particulier, les enfants sont redevables de beaucoup de choses à leurs parents et faire leur dernière toilette peut constituer, dans certains cas, une forme de reconnaissance [MAUS-BIELDERS, 8].

Lors de la toilette, le respect des choix, cultures et croyances de la famille prend tout son sens.

Le rituel attaché à la toilette mortuaire varie selon les religions [Toilette mortuaire, 13]. Le défunt peut être installé dans une position particulière (bras, mains) [TERRAT, 12]. Chez les musulmans par exemple, la toilette peut être réalisée par un coreligionnaire ou un membre de la famille, des phrases rituelles sont prononcées. Chez les orthodoxes, il arrive que l’on pose un papier blanc sur le front du défunt à la fin de la toilette mortuaire [ROUSSEAU, 10].

Concernant les vêtements, soit le défunt est vêtu d'habits traditionnels (drap chez les juifs par exemple), soit il avait choisi une tenue de son vivant, soit les proches vont choisir des habits qu’ils jugent porteurs de sens. Ce choix des habits est un moment chargé d’émotions et de souvenirs. C’est également un temps d’échange entre les proches sur la personnalité du défunt (une jeune fille demande à ce qu’on mette à son père une chemise bleue qu’il aimait beaucoup. Une autre fille souhaite qu’on revête son père d’un pyjama, tenue dans laquelle elle l’a vu les derniers jours) [ERNOULT, WARREN, DEROUAL, LE COGUIC, 4] [HIRSCH, JOUSSET, 5] [MAUS-BIELDERS, 8]. C’est une manière d’accompagner le défunt, de le rendre beau, de lui rendre hommage, encore.

La famille peut aussi préférer, par pudeur et respect pour le mort, que la toilette soit réalisée par les personnes qui s’occupaient de lui de son vivant [MAUS-BIELDERS, 8] et connaissaient ses habitudes. Ainsi, ces personnes sauront quelle crème utiliser, quel parfum, quelle coiffure…Couper les ongles, faire un shampooing, remettre le dentier pour garder la forme du visage, les lunettes, l’appareil auditif,… Autant de gestes qui restaurent l’image du défunt et permettent aux proches de reconnaître la personne qu’ils ont connus. [ERNOULT, WARREN, DEROUAL, LE COGUIC, 4] [Toilette mortuaire, 13]

Ainsi, la toilette du défunt sert autant aux morts qu’aux vivants. Elle est une des premières étapes du processus de deuil [DEROUAL, 3] [ROUSSEAU, 10].

C- Soutien de la famille par les soignants

Au sujet des démarches après la mort, il s’agit d’attendre les demandes de la famille, en prenant soin de laisser la porte ouverte aux questions, de montrer que le soignant est prêt à y répondre [DEROUAL, 15].

Parfois, le malade peut avoir préparé l’après (testament, obsèques, notaire) sans en informer sa famille ce qui crée un choc. Certains ont tout organisé ensemble et ont déjà envisagé avec les pompes funèbres ce qu’ils désiraient. D’autres, au contraire, n’ont rien prévu et sont en plein désarroi. Les soignants peuvent alors laisser des informations utiles pour leur permettre de se tourner vers les professionnels adéquats [ERNOULT, WARREN, DEROUAL, LE COGUIC, 4].

Les soignants peuvent choisir d’assister aux funérailles des défunts. C’est l’occasion pour les familles et les professionnels de se séparer et de clore la relation. Pour l’entourage, cette présence du soignant lors des obsèques permet d’avoir un témoin du décès de leur proche. Cela constitue un lien important entre la famille et les soignants qui ont suivi leur parent. D’autres fois, les soignants ne peuvent pas ou ne désirent pas se rendre aux obsèques mais vont faire parvenir un bouquet ou une petite lettre pour marquer leur présence.

Après le décès, certaines familles ne souhaitent plus rencontrer l’équipe qui s’est occupée de leur proche, d’autres au contraire veulent absolument la revoir. Certains services ont pour habitude d’envoyer un courrier à l’entourage pour offrir la possibilité d’une rencontre avec les soignants et/ou les bénévoles qui avaient suivi le malade ou proposer des lieux d’accompagnement du deuil où les familles seront prises en charge par d’autres professionnels (ces adresses peuvent être aussi données directement à l’entourage par les soignants lorsque celui-ci en fait la demande). Cette lettre est souvent écrite soit dans un temps proche du décès (dans la semaine) ou à l’occasion d’une date anniversaire. Cela nécessite une organisation rigoureuse de la part de l’équipe de soins.

Lors de ces rencontres, les membres de la famille peuvent revenir sur un vécu commun avec les soignants, se rappeler des souvenirs, évoquer leur vécu durant la maladie.

Il est important pour les soignants de garder une juste distance en fonction de leur ressenti. Il n’est pas forcément évident de continuer à s’impliquer avec une famille dont le proche est décédé et en même temps s’engager auprès de nouvelles. « Chacun doit apprendre à défaire les liens » [DEROUAL, 3].

III. Le soignant

A- Terminer la relation.

Une enquête sur la toilette mortuaire à domicile [HIRSCH, JOUSSET, 5] révèle que ce qui est perçu comme positif ou satisfaisant, dans le vécu des soignants, concerne, notamment, la notion d'adieu. Pouvoir dire au revoir, se séparer de l'autre, revient à vivre ce soin comme un dernier hommage envers le patient qu'on a accompagné jusqu'à la fin. Le sondage relève l'importance pour les soignants de l'HAD interrogés d'avoir étés présents jusqu'au bout; la toilette étant l'ultime étape d'une histoire commune. Il est très important aussi, pour eux, d'avoir pu aider et soutenir le projet du patient en lui permettant de mourir chez lui. Le soutien à la famille a, lui aussi, son importance: l'aider et la réconforter, renforcer les liens avec elle, pouvoir l'aider à travers la toilette et dans le début de son chemin de deuil. Pour finir, il semble essentiel pour les soignants de pouvoir donner du sens à la toilette mortuaire qui, en sa qualité de soin ultime, marque la continuité et la fin d'un projet de soin.

Au regard de ces remarques, on s'aperçoit que les soignants sont plus spécifiquement attentifs à ce que cette toilette mortuaire vient dire d'une relation patient/soignant. Ils sont tout aussi sensibles à ce qu'elle doit apporter au patient et à son entourage qu'à la signification qu'elle peut avoir pour eux-mêmes.

Ces actes effectués au niveau du corps de la personne décédée sont certes des soins à part entière, mais, tout en s'inscrivant dans la continuité de la prise en charge; il s'agit de clore la relation soignant-soigné qui fait suite à un engagement et à un investissement personnels.

C'est finalement l'acte technique effectué pour certains dans le silence qui montre le lien entre le patient et le soignant. Au cours de cet ultime acte de soin, les soignants peuvent revenir sur ce qu'a été cette prise en charge, l'attention étant concentrée autour des gestes.

Certains soignants hospitaliers évoquent un dialogue intérieur qui, au fil du dernier soin, se met en place et leur permet de verbaliser ce qui n'a pas pu l'être du vivant du patient.

C'est donc le moment d'exprimer, par le geste et , pour certains, par la parole, leurs sentiments à l'égard du patient; de prendre le temps de rendre un dernier hommage en s'accordant, parfois, un temps de recueillement auprès du défunt, seul ou avec la famille. Le moment aussi de réintroduire de la parole pour certains. On peut penser à ceux qui, pendant la toilette, parlent au défunt ou chantent (en pédiatrie).

On peut parler, en quelque sorte, d'une situation d'entre-deux; entre le soin et l'adieu.

B- Corps réel et acte symbolique.

Ce dernier hommage rendu au patient, au travers de la toilette mortuaire, prend des allures de rituel profane. Prendre soin du corps du défunt, à travers un certain nombre de gestes et de pratiques, permet, en un certain sens, de passer au plan symbolique.

Symbolique de l'adieu formulé sur un mode opératoire... Manière aussi, de lutter contre cette survenue difficile de la mort.

Un soignant peut être confronté, malgré lui, à une mort qui vient contrecarrer sa mission première, sa vocation à soigner et à accompagner le patient de son vivant.

La toilette mortuaire est, en quelque sorte, une manière de remettre du sens sur ce qui peut apparaître comme un paradoxe.

Elle va permettre, enfin, pour beaucoup de soignants, de conserver l'image du corps et de lutter contre le hiatus entre vie et mort, faciliter le passage pour permettre à chacun -soignant et famille- d'enclencher le processus de deuil.

Elle est certainement la première étape de ce processus.

En conservant l'image du corps, en en prenant soin, on peut mettre des mots et laisser doucement advenir le souvenir.

C- Confrontation à sa propre finitude.

Lorsque les soignants reviennent sur ce qui peut être vécu difficilement lors de cette dernière toilette à domicile, la première chose évoquée est tout simplement relative au contact avec la mort. Ils parlent de leur propre malaise et de diverses choses telles que: l'absence du médecin, les douleurs du patient insuffisamment calmées avant la mort, le manque d'aide et de disponibilité pour effectuer le soin et pour soutenir la famille, le fait de devoir prendre des décisions rapides. Ce qui ressort, finalement, de ces différentes considérations quant aux difficultés rencontrées, c'est un sentiment de solitude face à cette mort à la faveur de laquelle émergent les différentes insatisfactions liées aux soins apportés au patient de son vivant.

A ce titre, une majorité (60٪) des soignants (infirmiers et aides-soignants du Loir-et-Cher en secteur rural, semi-rural et urbain) de l'HAD interrogée déclare avoir eu besoin de parler des difficultés rencontrées dans ces situations. Ces échanges, lorsqu'ils existent, se font principalement avec les proches des soignants (conjoint, famille), avec les collègues ou les confrères, et surtout au sein de l'équipe [HIRSCH, JOUSSET, 5].

A ce titre, on ne saurait trop rappeler l'importance que revêtent les groupes de parole au sein desquels les soignants peuvent venir déposer les problèmes rencontrés sur le terrain.

En d'autres termes, il s'agit de ne pas rester seul avec cette mort. Il s'agit aussi de pouvoir évacuer l'angoisse générée par l'image de sa propre mort. « Pour chacun de ceux qu'il fascine, le cadavre est l'image de son destin » écrit Georges Bataille, résumant ainsi l'angoisse générée pour chacun d'entre nous par la violence de l'image du corps mort.

La toilette mortuaire est aussi une manière de se défendre de cette angoisse, une manière factuelle de se rassurer et se conforter dans l'idée que lors de leur mort, leur corps aussi sera respecté.

En prenant soin de ce corps, en lui conservant son allure et son visage de vivant, on conserve l'individu dans sa communauté. Il ne devient pas un cadavre en perte d'identité. Bien au contraire, il garde sa place au milieu des siens.

Le soignant, par ce geste de soin ultime, lui donne une place et permet à l'entourage de vivre les premiers temps de la perte et du vide que génère la mort de l'être cher.

Synthèse réalisée par Séverine Cottin, Lorraine Heymes, psychologues et Marina Rennesson, documentaliste, Centre de Ressources National François-Xavier Bagnoud , décembre 2005


BIBLIOGRAPHIE

[1] ABRY Dominique. La toilette mortuaire. JALMALV, n°52, mars 1998, pages 39 –41

[2] DECAILLET François. Etre infirmier aux soins intensifs ou comment faire avec la mort ?. InfoKara, vol.18 n°4, avril 2003, pages 173-176

[3] DEROUAL Agnès. L’accompagnement du deuil par les soignants. Accompagner les personnes en deuil l’expérience du centre François-Xavier Bagnoud, ERES, collection Pratiques du Champ social, 2003, pages 39 – 44

[4] ERNOULT Annick, WARREN Lucy, DEROUAL Agnès, LE COGUIC Marie. Toilette mortuaire, colloque Soins palliatifs à domicile, 2000, 6 pages.

[5] HIRSCH Godefroy , JOUSSET Jacky. Toilette mortuaire à domicile. Actes du congrès, 2000, pages 241 –245

[6] LAULAN Claire. La toilette mortuaire : un soin particulier ? Médecine palliative, vol. 4 n°2, avril 2005, pages 70-72

[7] LOUX Françoise. Traditions et soins d’aujourd’hui : anthropologie du corps et des professions de santé. 2ème édition revue et corrigée, InterEditions, 1995

[8] MAUS-BIELDERS Katinka. Le chant du corps. Journal européen de soins palliatifs, vol. 2 n°1, date, pages 25-28

[9] RICHARD Marie-Sylvie. En milieu hospitalier, respecter et aider la famille du malade comme accompagnant naturel. JALMALV, n°76, mars 2004, pages 6 – 12

[10] ROUSSEAU Françoise. La toilette mortuaire à l’hôpital. InfoKara, n°59, mars 2000, pages 28 –36

[11] SANZ-ORTIZ Jaime, VEGA-VILLEGAS Ma Eugenia, RIVERA Fernando. Considération philosophique des attitudes envers la mort. Journal européen de soins palliatifs, vol.12 n°5, 2005, pages 215-217

[12] TERRAT Evelyne. La toilette mortuaire. L’aide-soignante, n°57, mai 2004, pages 25-26

[13] Toilette mortuaire. L’infirmière et les soins palliatifs : prendre soin éthique et pratiques, 3 édition, Masson, 2005, pages 161-164

[14] Toilette mortuaire de l’adulte dans l’unité de soins. L’infirmière magazine cahier II, n°170, avril 2002, page XIII

[15] Entretien avec Agnès DEROUAL, infirmière

[16] Entretien avec Delphine VITRY, infirmière

[17] Entretien avec Annick ERNOULT, formatrice

Dernière mise à jour : ( 06-01-2006 )
 
< Précédent   Suivant >
Lien Fondation Croix-Saint-Simon

 

© 2008 CDRN FXB Centre de ressources et de documentation en soins palliatifs, accompagnement, mort et deuil
Joomla! est un logiciel libre distribué sous licence GNU/GPL.