L'étymologie du mot deuil exprime en partie tout ce qui accompagne cette épreuve : les manifestations sociales, psychologiques, chez l'adulte et chez l'enfant. Assez récemment, le deuil a ainsi fait l'objet de travaux de recherches qui s'ouvrent sur des pratiques d'aide aux endeuillés.
Définition
En français, les mots « deuil » et « douleur » sont issus du verbe latin dolere (souffrir).
Un seul terme désigne dans la langue française plusieurs aspects du deuil. Ainsi, le deuil nomme à la fois « la mort d'un être cher » et l'affliction profonde causée par cette irréversible disparition ; il désigne d'autre part les manifestations extérieures, les rituels consécutifs à un décès de même qu'une période, « temps durant lequel on porte le deuil ». Enfin, il représente le processus psychologique évolutif consécutif à la perte ou « travail de deuil ». Par extension, on applique ce terme à toute perte ou frustration : « faire son deuil » (Dictionnaire Robert).
La langue anglaise est plus riche. Trois substantifs s'appliquent au mot « deuil » : bereavement (il s'agit de la perte elle-même, de la séparation, de la dépossession), grief (ce terme décrit la tristesse éprouvante, le chagrin, la douleur), mourning (ce mot désigne le fait de porter le deuil ou de participer aux funérailles) [Bourgeois, 1996 ; Bacqué, Hanus, 2000].
Evolution des manifestations à l'égard du deuil en France
Les attitudes qui suivent la mort d'un individu ont toujours été codifiées par les différentes sociétés humaines (Bacqué, Hanus, 2000). Ainsi, le deuil social s'attache à l'ensemble des attitudes et comportements rigoureusement dictés par la collectivité à tous ceux qui sont concernés par le défunt, quel que soit le lien affectif qu'ils ont entretenu avec lui (Thomas, 1993). Le deuil social a des effets sur les manifestations individuelles de la tristesse.
Comme le rappelle Pillot (1993), l'expression émotionnelle du deuil s'est traduite de diverses façons en France.
Au début du Moyen Age, les manifestations du deuil accordaient une place considérable à l'émotivité ; la spontanéité et la décharge des émotions des survivants étaient prédominantes. Néanmoins, le deuil, très visible au cours des cérémonies de la veillée et de l'enterrement, durait peu de temps. Toutes ces manifestations ne peuvent être considérées comme un rituel, bien que les scènes de deuil soient semblables à cette époque.
A partir du XIIème siècle et jusqu'à la fin du Moyen Age, il n'est plus admis, ni courant, de laisser libre cours à son chagrin. La spontanéité et l'expression de la douleur s'atténuent, la dignité et le contrôle de soi sont des attitudes recommandées et attendues par les conventions sociales. Ce qui s'avère désormais inexprimable par des mots ou par des gestes le devient par la couleur. « L'habit noir exprime le deuil et dispense d'une gesticulation plus personnelle et dramatique » (p. 33). Le port de vêtements noirs se généralise au XVIIème siècle.
De la Renaissance au XVIIIème siècle, les manifestations sociales deviennent de plus en plus réduites, après la période de deuil, « bref délai accordé par l'usage », aucune manifestation personnelle de tristesse n'est autorisée. Le deuil se révèle ritualisé et socialisé à l'extrême, il entrave l'expression de ce que l'individu éprouve devant la mort. « Le deuil joue un rôle d'écran entre l'homme et la mort » (p. 34).
De la fin du XVIIIème siècle à la fin du XIXème siècle, la société accorde un primat au sentiment. Les règles et les limites de l'expression s'effacent. Cette évolution s'est faite brusquement sur deux générations, alors que les précédentes attitudes s'étaient prolongées sur plusieurs siècles. Les deuils s'expriment durant des années, on nourrit son deuil. Il existe même un culte de la communication avec le disparu.
A partir de la deuxième partie du XXème siècle, la discrétion caractérise les funérailles, si bien que peu d'éléments les signalent à la communauté sociale. Le rejet du deuil est une caractéristique de notre société contemporaine : « Après les funérailles et l'enterrement, la douleur du regret peut subsister au cœur secret du survivant. La règle est aujourd'hui, dans presque tout l'Occident, qu'il ne doit jamais la manifester en public ». Un comportement discret, une adaptation immédiate à la poursuite d'une vie normale, sont exigés de la part de l'endeuillé, faute de quoi celui-ci peut se sentir vite gênant ou exclu. Les codes, permettant de manifester des sentiments généralement inexprimés, ne subsistent guère. Cette attitude est considérée comme un trait significatif de notre culture. La société refuse de participer à l'émotion de l'endeuillé ce qui traduit cette tentative de nier la présence de la mort. Le deuil s'avère par conséquent dénigré : il s'apparente à une maladie, celui qui le montre dévoile sa faiblesse de caractère. Parallèlement à ces comportements où les sentiments sont refoulés et les rites inexistants, on relève combien cette attitude sociale apparaît préjudiciable à l'individu endeuillé qui n'a plus les moyens de vivre son deuil.
Pillot rappelle combien l'analyse de Ariès montre comment dans notre siècle, l'endeuillé se retrouve démuni dans le vécu de son deuil, n'ayant ni la possibilité d'extérioriser sa détresse et ses sentiments comme au Moyen Age ou au XIXème siècle, ni les rituels destinés à une expression et une reconnaissance sociale du deuil, lorsque les émotions doivent être tues.
Le deuil s'est donc manifesté différemment, selon les époques, en fonction de codes sociaux qui eux-mêmes ont une influence sur le vécu psychologique de l'endeuillé.
Le déroulement du deuil normal sur le plan psychologique
C'est au XXème siècle que le deuil en tant qu'état émotionnel va devenir un objet d'étude et que l'on va tenter de cerner son rôle dans la psychologie humaine.
Même si l'on constate quelques différences dans les descriptions de l'état de deuil, il existe un relatif consensus quant au déroulement du processus de deuil. Bowlby et Parkes (1970) établissent la première description cohérente des phases de deuil : obnubilation, nostalgie, désorganisation et désespoir, réorganisation. Celles-ci ont fait d'ailleurs l'objet de comparaison avec les stades psychologiques observés chez les patients en fin de vie, décrits par Kübler-Ross (1969) : déni, marchandage, colère, dépression, acceptation.
Le deuil représente un phénomène normal bien qu'il prenne en son début tous les aspects d'une affection pathologique. Les auteurs s'accordent à reconnaître un début, une période centrale et un terme dans le déroulement du deuil, défini en trois grandes étapes.
1. L'état de choc ou de sidération
L'état de choc représente le tout premier temps, il est manifeste lorsque la mort frappe brutalement, de façon inattendue et inhabituelle. Néanmoins, on le repère également dans les cas de maladie grave évolutive, lors de la prise de conscience que l'être aimé va mourir. Il s'agit d'un choc qui se répercute sur l'ensemble de la personne et s'exprime sur tous les plans : la santé physique, la vie affective, les relations sociales. Il se traduit par un abattement et des manifestations émotionnelles aiguës. La sidération mentale se joint à l'arrêt de toutes les fonctions psychiques. Les cris, les hurlements rendent compte d'une véritable stupéfaction et d'un refus de la réalité. La sidération agit à trois niveaux : les affects se révèlent anesthésiés, les perceptions émoussées, l'organisme est paralysé physiquement comme intellectuellement (Bacqué, Hanus, 2000).
Très rapidement, s'installent des comportements de recherche. Les cris, les appels en constituent le premier mode. Selon Hanus (1976), « Ils signeraient une régression vers les comportements du nourrisson qui appelle désespérément sa mère jusqu'à l'épuisement ». Ces comportements vont progressivement s'organiser ou s'inhiber. L'envie de chercher cède la place à l'agitation intérieure et l'incapacité à agir efficacement. Celle-ci peut se transformer en une quête d'objets symboliques ou de parole du défunt. La tendance à interpréter tout signal ou perception comme émanant de la personne décédée conduit à de véritables illusions perceptives. L'obnubilation est en cause, de même que le désir profond de la revoir.
Les premiers temps du deuil sont très souvent marqués par la colère et le ressentiment. L'endeuillé se sent abandonné par le défunt. L'ambivalence propre à toute relation d'objet s'avère à l'origine de cette hostilité inconsciente. Les désirs de mort à l'encontre de l'objet aimé peuvent être verbalisés et donner lieu à une progressive désidéalisation du défunt. La persistance de la colère signerait le refus du caractère irréversible de la perte et l'espoir de tenter encore de le retrouver. La prise de conscience qui ponctue l'état de choc se produit dans un état de fatigue intense.
L'angoisse, les recherches, l'expression de la colère représentent une dépense d'énergie très élevée. La survenue des pleurs offre alors une voie de décharge somatique adaptée. Cependant, seul le travail de la pensée lors de la remémoration rend possible l'abandon de comportements mécaniques au profit du travail de deuil.
2. L'expression du chagrin du deuil
La phase considérée comme la plus importante du deuil est l'état dépressif réactionnel qui se met en place avec le retour du principe de réalité. Les signes habituels de la dépression se partagent trois domaines : somatique, intellectuel et affectif (Bacqué, 1992).
Les altérations somatiques se caractérisent par des troubles de l'appétit et une anorexie transitoire qui font partie de cet état dépressif ; ils rendent compte de la perte de plaisir et de l'intérêt de manger. De plus, la fatigue intense conduit à une apathie générale, à un désinvestissement des occupations antérieures qui semblent désormais dérisoires. Enfin, les troubles du sommeil sont fréquents, les rêves se révèlent souvent perturbants.
Les altérations intellectuelles proviennent d'un affaiblissement des performances cognitives avec une diminution de l'attention et de la concentration, des pertes de mémoire à court terme qui accentuent l'isolement de la personne.
Les troubles sur le plan affectif se caractérisent par une humeur sombre et une sensibilité exacerbée à tout détail évocateur du défunt. Les alternances émotionnelles, de la douleur du manque à l'exaltation de ses souvenirs, évoquent une certaine inconstance des sentiments de la part de l'endeuillé. La culpabilité, jamais destructrice comme dans la mélancolie, fait regretter à l'endeuillé de n'avoir pas pu prévenir l'accident ou éviter l'issue fatale. Elle conduit parfois à la révolte contre la conjonction d'événements qui ont mené au décès de l'être cher. L'inhibition s'avère considérable tant l'endeuillé semble être ailleurs et souvent avec le défunt.
Cette centration de l'endeuillé dans son isolement rend compte du travail psychique intense auquel il se livre pour se détacher de l'objet aimé. Peu à peu, il va devoir reprendre mentalement tous les actes accomplis en commun, tous les souvenirs, pour réduire la quantité d'énergie qui y a été attachée. Le grand nombre de ces opérations mentales justifient la longueur du travail de deuil (Bacqué, 1992).
Cette phase dépressive tient par conséquent une place fondamentale dans le travail de deuil ; elle s'avère irréductible. Elle dépend d'une part de la personnalité de l'endeuillé, d'autre part de la relation établie avec le disparu. Elle est soumise aux conditions du décès et de son annonce. Le statut du défunt est prépondérant. Enfin, le soutien que pourra offrir l'entourage apparaît essentiel.
3. L'achèvement du travail de deuil
Le deuil se termine lorsque la personne peut évoquer l'être perdu sans s'effondrer, regarder des photos ou écouter de la musique autrefois partagée avec le défunt. Alors que la période dépressive s'estompe, l'univers de l'endeuillé est ouvert à un réaménagement, les souvenirs sont classés, les objets peuvent être donnés, l'espace peut être utilisé par les vivants. Ces changements provoquent parfois un sentiment de joie et de liberté, vécu au début avec une certaine culpabilité, puis progressivement accepté.
L'acceptation de la mort de l'autre se manifeste par une récupération des facultés entravées par la dépression. Le signe de l'accomplissement du travail de deuil s'avère la reconnaissance de la possibilité de profiter de la vie (Bacqué et Hanus, 2000). Il y a de nouveau investissement de la libido dans un objet - une personne ou une activité - qui rend compte de cette capacité à créer des liens.
L'ambivalence à l'égard de l'objet perdu doit également être reconnue, sinon l'intériorisation psychique de ce dernier sera impossible. La reconnaissance des qualités et des défauts de l'autre apparaît malaisée au début, cependant après une période d'idéalisation, les souvenirs négatifs seront identifiés de même que l'agressivité provoquée chez la personne.
Néanmoins, la fin du deuil normal n'aboutit nullement à l'oubli. Il persistera toujours une trace des bouleversements vécus lors du deuil. Cette cicatrice sera particulièrement sensible aux périodes anniversaires de la mort qui révèlent parfois une résurgence de certaines manifestations décrites plus haut. Dans tous les cas, un deuil conduit jusqu'au bout produit une maturation de la personne ; elle ne sera « plus jamais comme avant », mais elle peut transformer en enrichissement, affectif comme intellectuel les épreuves passées (Bacqué, 1992).
Ainsi, en tant que réaction habituelle à une perte, le deuil emprunte un cours qui, même si l'on s'efforce de trouver un modèle généralisé, n'en reste pas moins singulier en fonction de chaque situation et de chaque sujet, imprimant une évolution et une allure spécifiques.
Les deuils compliqués et les pathologies du deuil
Supporter l'angoisse de mort provoquée par la perte, traverser les conflits qu'elle réactive, céder parfois aux régressions pour réduire les tensions sont les uniques moyens de retrouver ses aptitudes physiques et psychiques. Cependant, cette capacité de réorganisation s'avère moins fréquente que l'on pense.
Deux types de situations cliniques font l'objet de distinction : les deuils « compliqués » d'une part et les deuils pathologiques d'autre part. Bourgeois (1996) souligne qu'ils sont d'ailleurs souvent confondus ou associés dans la littérature. Dans le premier cas, la perte est connue et la réaction du sujet à cette perte ne se soumet pas au modèle des étapes et de la symptomatologie du deuil « normal » selon les formes culturellement reconnues : les manifestations en sont excessives, atypiques, non résolutives ou bien le deuil paraît absent et la personne ne semble pas en souffrir. Des complications entravent le déroulement habituel du travail de deuil, mais ne conduisent pas à une maladie mentale caractérisée. Les complications du deuil, si elles se prolongent, peuvent cependant devenir de véritables pathologies du deuil. Ces pathologies comprennent les deuils psychiatriques (décompensation), mais aussi selon certains auteurs des troubles déclenchés a posteriori, comme l'alcoolisme ainsi que des pathologies somatiques ou comportementales (Bacqué, Hanus, 2000).
Les deuils compliqués
Les deuils compliqués interrogent la nature et les critères de la normalité. Jusqu'à quel point un deuil peut-il être considéré comme normal? A partir de quels éléments juge-t-on qu'un deuil est en train de se compliquer ? Hanus (1993) souligne combien la normalité est une question d'équilibre relatif dans son fonctionnement personnel et dans ses relations avec les autres et la société. L'appréciation d'une éventuelle complication ne peut être que dynamique et fonctionnelle.
Les complications du deuil sont liées au temps et à toute une série de facteurs comme l'âge, le sexe, la brutalité de la perte, etc. Le deuil peut être bloqué à plusieurs niveaux, selon Bacqué et Hanus (2000) : au moment de l'annonce du décès, c'est un deuil traumatique ; lors de la phase dépressive, c'est une dépression réactionnelle majeure au deuil. Plusieurs études suggèrent que la prévalence des deuils compliqués parmi l'ensemble des endeuillés serait de 20%. Contrairement au deuil non compliqué, ils n'auraient pas tendance à la résolution spontanée avec le temps et nécessiteraient une prise en charge spécifique. On retrouve catégorisées dans la littérature, diverses formes de deuils compliqués.
Le deuil différé
Le refus de la réalité de la perte persiste dans le temps et diffère l'installation de la dépression. La personne en deuil esquive toute question à ce sujet et poursuit une activité intense ; les actions quotidiennes du défunt sont entretenues, ses objets préférés conservés dans la maison. La mécanique du rituel entretient le déni de la mort. Les rituels envahissent progressivement l'endeuillé. La dépression retardée surgira inévitablement lors d'un événement réactivant le traumatisme de la perte ou à la suite d'une élaboration personnelle dégageant l'accès du travail de deuil et relâchant les tensions.
Le deuil inhibé
Dans ce cas, l'endeuillé ne réfute pas la réalité de la perte, mais refuse les affects qui y sont associés. Les perturbations émotionnelles sont au second plan, dissimulées derrière une symptomatologie somatique. Le deuil inhibé serait un deuil différé dont les défenses beaucoup moins efficaces se manifesteraient dans le corps (Bacqué, Hanus, 2000). Les enfants en deuil présentent ces attitudes oscillant entre agitation, impulsivité et inhibition ou indifférence. L'absence de chagrin ne pouvant persister très longtemps, une dépression inexpliquée doit-signifier un deuil inhibé.
Le deuil chronique
La tristesse et les symptômes dépressifs ne s'amenuisent pas. Les idées du registre de la dépression sont courantes : la culpabilité, les reproches envers soi-même, le chagrin important, le retrait, la détresse et l'omniprésence du défunt dans les pensées du sujet. Il peut s'agir d'un deuil ne s'inscrivant pas sur la certitude de la mort (défunt présumé, disparu, absence de cadavre visible) ; le deuil ne peut s'élaborer faute de réalité suffisante de la mort. Selon Bacqué et Hanus (2000), une forte ambivalence est souvent à l'origine de ces deuils chroniques.
La dépression majeure réactionnelle au deuil
Une autre possibilité de deuil prolongé correspond à la persistance d'affects dépressifs extrêmes au-delà du premier temps de douleur intense liée à la perte. Elle est signalée dans le DSM-III R (1987) et reprise par le DSM-IV (1994) (Diagnosis and Statistical Manual of Mental Disease) : il s'agit du « deuil compliqué par la dépression ». Selon l'actuelle classification internationale des maladies de l'OMS (CIM-10, version française 1993), ce type de deuil est classé comme « réaction dépressive prolongée ». Un traitement se révèle indispensable lorsque deux mois après la perte, le sujet est encore plongé dans une dépression majeure avec baisse de l'estime de soi et idées suicidaires. Il est précisé dans le DSM-IV que les antidépresseurs agissent sur les symptômes dépressifs mais nullement sur ceux du deuil.
Bacqué et Hanus (2000) relèvent plusieurs facteurs de complications du deuil.
La nature du deuil est fonction des relations unissant le défunt et l'endeuillé. Si ces liens étaient précaires, basés sur la dépendance, conflictuels, ambivalents, le deuil sera d'autant plus complexe. Les souhaits inconscients de mort, qu'il s'agisse d'un conjoint, d'un enfant ou d'un parent, sont toujours réactivés par le décès. Ils se transformeront en culpabilité qui peut geler le travail de deuil et conduire à de graves complications. Dans la plupart des cas, l'agressivité est projetée vers l'extérieur, récriminations et critiques s'adressent à l'entourage du défunt. Parfois, l'agressivité se dirige vers l'endeuillé, il s'agit d'une complication de la phase dépressive du deuil. Cette dernière peut perdurer et se traduire par des actes : isolement, pertes des repères sociaux, marginalisation.
Par ailleurs, plus le deuil est inattendu, plus le risque de complication est grand. La mort subite est un événement déstabilisant qui perturbe le cours normal de la vie. La sidération est beaucoup plus importante et offre moins de chance de réadaptation. La perte brutale par suicide plonge dans la détresse et la culpabilité. Etre témoin de la mort, si l'on n'y est pas préparé est aussi terrible. La situation et l'absence de secours s'avèrent très traumatisante ; la culpabilité d'être toujours en vie et ne pas avoir empêché la mort de l'autre est très forte.
La manière dont le décès est annoncé peut également constituer un traumatisme ; la nouvelle donnée par des étrangers est plus difficile à croire.
Les jeunes adultes endeuillés souffrent davantage de culpabilité et manifestent plus d'angoisse et de symptômes somatiques que les personnes âgées. Le déni initial est plus fréquent chez celles-ci alors que l'inhibition et la fatigue favorisent le retrait social et l'abandon des activités.
Les deuils répétés fragilisent la capacité de l'individu à supporter les coups portés par la vie. Les deuils antérieurs mal résolus sont réactivés pendant le deuil actuel. Le cumul des pertes influence la confiance en soi.
Les endeuillés en mauvaise santé sont soumis d'emblée à des risques de complications somatiques, le deuil favorisant le laisser-aller à des comportements délétères. Le chômage est un facteur de complication car il se cumule aux autres pertes. Enfin, l'entourage peut compliquer le travail de deuil en refusant l'expression émotionnelle et en maintenant l'endeuillé dans la culpabilité. Si l'entourage refuse de dire la vérité à un enfant, ne propose pas de revoir le défunt ou l'abandonne à ses propres explications, cela augmente le risque de complications qui seront d'autant plus néfastes qu'elles se traduiront par le silence.
Les pathologies du deuil
Selon Bacqué et Hanus (2000), l'appellation « pathologies du deuil » est réservée à de véritables maladies survenant au cours du deuil chez les personnes qui en semblaient exemptes jusqu'alors. Il s'agirait non pas de la décompensation d'une affection préexistante, mais du déclenchement d'une maladie mentale caractérisée ou d'une maladie somatique après un deuil, de même que des comportements nocifs représentent une pathologie du deuil. Le risque serait de penser que le deuil est la cause de la maladie alors qu'il n'en est que le facteur déclenchant.
Sur le plan de la santé physique, le deuil est un facteur significatif d'augmentation de la mortalité dans la population générale. Des travaux cités par Hanus (1993) ont fournis certaines indications :
- - la mortalité apparaît nettement plus importante chez les hommes que chez les femmes;
- - elle s'exprime surtout au cours des deux premières années, mais peut continuer à manifester ses effets bien plus tard;
- - cette mortalité apparaît plus importante chez les personnes séparées ou divorcées, ce qui amène à faire l'hypothèse que la mortalité du deuil doit se trouver dans les perturbations de la relation préexistante.
La morbidité du deuil est reconnue dans le champ de la pathologie cardio-vasculaire (Hanus, 1997). Le rôle étiologique du deuil est possible dans d'autres pathologies, il a été souvent affirmé mais se révèle difficile à démontrer. C'est le cas pour les affections où semble exister une composante psychosomatique ainsi que dans la survenue de cancers. Le deuil ne constitue que le facteur déclenchant d'une pathologie sous-jacente jusqu'alors méconnue.
Sur le plan psychologique, les manifestations morbides du deuil dérivent directement de la personnalité de l'endeuillé qui jusque là était relativement compensé. Il s'agit d'affections assez rares. Hanus (1997) distingue diverses formes. Les deuils pathologiques les plus fréquents sont les deuils névrotiques, hystériques et obsessionnels. Dans ces deux cas, il existe une période de latence de durée variable avant l'installation d'un état dépressif sévère et durable. Les manifestations névrotiques s'installent plus tard alors que le syndrome dépressif s'améliore. L'affection s'installe dans la chronicité.
Dans le cas d'un deuil hystérique, « la personne refuse de quitter son défunt et s'installe à son insu dans un état de dépression grave qui s'accompagne de comportements autodestructeurs francs ou larvés. » L'identification ambivalente à la personne décédée joue un rôle prévalent et en définitive destructeur.
Les deuils obsessionnels sont souvent graves. L'endeuillé obsessionnel se maintient entre la vie et la mort dans une vie de plus en plus rétrécie et contrôlée tandis qu'il ne cesse de souffrir à l'intérieur de lui-même.
Il est plutôt rare qu'une psychose maniaco-dépressive soit révélée au cours d'un deuil, dans la mesure où l'incidence de cette pathologie s'avère limitée dans la population générale et que ceux qui en sont atteints ne font pas tous un deuil pathologique. Le deuil mélancolique est une forme délirante de dépression du deuil. La culpabilité et l'auto-dépréciation sont exacerbées. L'endeuillé se couvre de reproches et d'injures, il en appelle au châtiment suprême. Le deuil maniaque est moins exceptionnel qu'on a tendance à le croire (Hanus, 1993 ; Bourgeois, 1996) ; l'humeur exaltée, expansive se retourne rapidement en humeur triste et en retrait mélancolique. Le déni est total avec assez rarement des idées de toute-puissance ou de mysticisme. Quant aux deuils délirants, ils sont plutôt rares et prennent la forme de délires paranoïaques.
Si le processus de deuil peut ainsi connaître différents avatars chez l'adulte, il révèle une certaine spécificité chez l'enfant.
Le deuil chez l'enfant
Le deuil s'avère plus ardu pour l'enfant dans la mesure où toute son énergie est d'abord consacrée à son développement. Ainsi, une partie du travail de deuil sera toujours différée et reprise à la fin de l'adolescence. De plus, il ne peut engager un véritable travail de deuil que lorsqu'il commence à comprendre que la mort est une séparation définitive.
Les idées des enfants à propos de la mort diffèrent de celles des adultes, elles se construisent en fonction de leur degré de maturation, au contact de ce qu'ils entendent de la mort dans leur entourage, en famille, à l'école, à la télévision et de ce qu'ils en expérimentent. Pour l'enfant, la mort ne s'avère ni naturelle, ni irréversible, elle est d'autre part contagieuse. Ces conceptions peuvent avoir une incidence particulière sur le travail de deuil. Progressivement, les enfants acquièrent une notion plus réelle de la mort et ceci selon un ordre déterminé. L'irréversibilité de la mort commence à être comprise vers quatre ans, mais pouvoir l'accepter nécessitera encore du temps.
Au cours du deuil, la dépression de l'enfant se manifeste de façon spécifique : elle est surtout comportementale et peut avoir des retentissements somatiques. Les enfants, tout en sachant que leur proche est mort, continuent de vivre avec l'espoir de son retour et maintiennent un contact avec lui. Ce « parent imaginaire » ne semble pas une complication, comme ce serait le cas chez un adulte, mais apparaît nécessaire pour son développement ; il ne sera délaissé qu'à la fin de l'adolescence. Il n'est pas rare que les enfants en deuil mettent en scène la mort dans leurs jeux. Il est important qu'un enfant en deuil puisse exprimer ses émotions, ses sentiments et cela est possible dans la mesure où on l'y autorise.
Les enfants traversent aussi les étapes du deuil, mais à leur façon. Ils doivent reconnaître la réalité de la perte, cependant leur sens de la réalité n'est pas celui d'un adulte. En effet, l'enfant ignore les contradictions : on peut être vivant et mort en même temps. Ainsi, il peut savoir que leur proche est mort et continuer à lui parler. Durant l'enfance, le développement psychique reposant en grande partie sur les identifications, la mort d'un parent peut laisser l'enfant pendant un temps dans un vide, en attendant qu'il puisse réinvestir ultérieurement une autre figure d'identification (Hanus, 1997). Le sentiment de culpabilité des enfants est considérable du fait que leur ambivalence est plus importante. Les enfants se sentent toujours coupables de la mort d'un de leurs proches. Il est donc important de prendre en considération le deuil d'un enfant afin de limiter de préjudiciables répercussions ultérieures.
Un rapide retour sur les principaux modèles conceptuels relatifs au deuil paraît nécessaire pour en éclairer les manifestations.
Bases conceptuelles et modèles théoriques sur le deuil
Deux écoles de pensée ont inspiré les travaux sur le deuil. D'une part, la psychiatrie descriptive, qui retrouve dans les phénomènes de deuil les symptômes et syndromes traditionnels de sa clinique. Elle utilise aujourd'hui les classifications admises pour la recherche (DSM-III et IV de l'APA et CIM- de l'OMS) et leurs critères diagnostiques opérationnalisés ainsi que les échelles d'évaluation de la psychopathologie quantitative. D'autre part, la psychopathologie psychanalytique, qui se réfère aux modèles et aux interprétations de Freud et de ses disciples, à la recherche des mécanismes psychodynamiques, du sens et de la fonction des symptômes. Elle a largement alimenté les réflexions et les écrits sur le deuil.
Diverses théories sous-tendent les recherches sur le deuil. J'évoquerai ici les principales.
Le travail de deuil selon le modèle psychanalytique.
Freud définit le deuil comme « la réaction à la perte d'une personne aimée ou d'une abstraction venue à sa place, comme la patrie, la liberté, un idéal, etc. » (Freud, 1986, p. 146). Cependant, s'il reprend la symptomatologie psychique classique de la mélancolie (humeur profondément triste, désinvestissement du monde extérieur, inhibition, auto-dépréciation et idées délirantes de ruine), il la rapproche de celle du deuil grave sauf pour une seule dimension : celle du trouble du sentiment de soi. Cette idée se trouve résumée dans la formule suivante : « Dans le deuil le monde est devenu pauvre et vide, dans la mélancolie c'est le moi lui-même. » (p. 150). Freud pose les bases du modèle psychanalytique du deuil ; il décrit dans son célèbre article « Deuil et mélancolie » les différences entre le travail qu'opère l'endeuillé à propos de l'objet perdu (bien réel) et l'ignorance qu'a le mélancolique à l'égard de sa perte inconsciente (perte du moi). La comparaison avec la mélancolie conduit à deux conclusions : d'une part le deuil de l'objet perdu passe par un travail conscient et inconscient de détachement, celui-ci s'avère par essence douloureux et les manifestations dépressives sont liées à la reconnaissance de la réalité ; d'autre part la dépression du deuil est normale. Bien qu'elle puisse être comparée à la dépression pathologique du mélancolique, elle s'en distingue par les faits, essentiels, que l'objet perdu est bien réel, que celui-ci ne s'avère pas totalement identifié au sujet et que l'ambivalence, plus ou moins prononcée dans tout choix d'objet, ne conduit jamais à la haine de soi (Bacqué, Hanus, 2000).
L'essentiel du travail de deuil est représenté par le détachement douloureux des liens avec le défunt. Le texte « Deuil et mélancolie » est toujours pris comme référence ; Freud y introduit pour la première fois la notion de travail de deuil.
Le deuil est considéré comme un phénomène normal. Cependant, comme tout ce qui est consécutif à un traumatisme, une élaboration psychique se révèle indispensable pour permettre une liaison entre les divers événements qui ont submergé le moi du sujet. Ce dernier entre alors dans une période de dépression et de focalisation sur l'objet d'amour perdu jusqu'à ce que - comme le soulignent Laplanche et Pontalis - « le moi, pour ainsi dire obligé de se décider s'il veut partager le destin de l'objet perdu, considérant l'ensemble des satisfactions narcissiques qu'il y a à rester en vie, se détermine à rompre son lien avec l'objet anéanti » (Bacqué, 1992). Pour Freud, le moi sert de médiateur entre les pulsions internes du sujet et la réalité du monde extérieur ; il est le siège des mécanismes de défenses inconscients élaborés pour se protéger contre l'angoisse. Ainsi, c'est à son niveau que s'opère le travail de deuil.
Freud établit une gradation entre deuil normal, deuil pathologique et mélancolie. L'état de deuil constitue une sorte de dépression normale. Le deuil normal est donc lié à des causes discernables, il présente des signes caractéristiques et trouve sa résolution d'une façon à peu près constante, après un délai relativement régulier. Le deuil sera considéré comme achevé lorsque la personne reprendra une relation affective ou bien un investissement équivalent en terme d'énergie libidinale.
Dans un deuil pathologique, l'ambivalence du sujet à l'égard de l'objet perdu le fait se sentir coupable de sa disparition et modifie le deuil en le différant ou en rallongeant sa durée. Dans la mélancolie, le moi s'identifie avec l'objet perdu et déclenche une recherche de sanction qui peut conduire au suicide.
Les travaux de Freud ont provoqué un grand intérêt chez les psychanalystes. L'article de Deutsch sur l'absence de deuil a aussi été très influent : cet auteur souligne que l'absence d'affliction est anormale à la suite d'une perte grave et risque par conséquent d'entraîner des troubles psychiques. Le passage nécessaire par la souffrance liée à la reconnaissance de la réalité de la perte est confirmé, il s'agit d'une phase indispensable pour intégrer la permanence de l'absence (Bacqué, Hanus, 2000).
Daniel Lagache montre que les rites de deuil permettent une séparation entre les vivants et les morts, limitant la culpabilité et la durée du deuil (Bacqué, Hanus, 2000).
Mélanie Klein développe un modèle fondamental avec l'idée que tout deuil est la reviviscence d'un deuil originel, celui de la séparation d'avec la mère. Cette séparation correspond à la reconnaissance du fait que la mère est « un individu qui mène une vie propre et a des rapports avec d'autres personnes » (cité par Bacqué, Hanus, 2000 : 24). Elle est contemporaine de la reconnaissance de la mère comme objet total, c'est-à-dire capable de donner le bon comme le moins bon ; la possibilité de voir s'éloigner sa mère sans se sentir abandonné va permettre à l'enfant d'explorer son univers extérieur, mais surtout psychique. La tristesse suit la désillusion ressentie à l'égard de cette mère non entièrement dévolue à son enfant, mais elle traduit aussi l'agressivité de l'enfant face à celle qui le laisse pour le retrouver. Cette phase nommée « position dépressive » est essentielle ; elle permet la maturation de l'enfant et constitue le prototype de ses réactions ultérieures à la perte.
Selon Lindemann, le sujet doit se détacher de tous les événements réels et fantasmatiques partagés avec le défunt. Toutes les situations doivent être « démontées en pensées et en souffrance » (thought through and pained through). Seul l'endeuillé peut se désinvestir (to decathect) : la souffrance est la garantie de ce détachement (Bacqué, Hanus, 2000).
La théorie de l'attachement
Elle est une déviation de la théorie psychanalytique. Bowlby a fait de l'attachement un instinct humain fondamental, une pulsion autonome à construire des liens puissants et durables. Cette conception s'avère davantage « biologique », elle s'apparente aux phénomènes d'empreinte décrits par les éthologues, elle est applicable aux animaux comme aux jeunes enfants. Les effets de la séparation brutale mère-enfant ont été observés chez les jeunes primates comme chez les bébés humains. Bowlby a mis en évidence trois étapes dans les réactions de l'enfant séparé de sa mère : la protestation et la rage ; la recherche intense et le désespoir ; le renoncement (Bourgeois, 1996). Ce modèle dans lequel l'anxiété de séparation domine et précède l'état dépressif inspire considérablement de nos jours l'interprétation du deuil. La réponse naturelle à la perte est une anxiété de séparation présumant un comportement prévisible, destiné à entretenir ou à revitaliser la relation avec l'objet perdu. Les comportements de protestation puis de recherche prolongée sont retrouvés ; l'espoir d'une restauration du lien s'amenuisant, ce comportement de recherche cède la place au désespoir et au détachement. La reconnaissance douloureuse de l'irréversibilité de la perte conduit alors à un comportement de réorganisation. Ainsi, le comportement de deuil est conçu comme une série de « conduites d'attachement » : pleurs, agitation, recherche de l'objet perdu, attaques agressives de tout ce qui fait obstacle à cette recherche, maintien de la mémoire complète pour garder en soi la personne vivante.
Le travail de deuil permet au survivant de repréciser sa relation au mort et, par ailleurs, de créer des liens nouveaux et durables, tout en conservant d'une certaine façon des liens avec le défunt. La réalité exige de l'endeuillé d'accepter la perte pour une adaptation valable et pour poursuivre sa vie dans le monde réel dans lequel manque concrètement une personne essentielle. Les besoins psychologiques imposent une demande opposée de maintenir la relation perdue qui, bien qu'illusoire, reste très forte dans la réalité psychique du survivant. Il s'agit de retrouver un équilibre entre les valences de la séparation et de l'attachement, ce qui explique la fréquente et intense anxiété. La persistance d'une certaine forme de relation fournit en général un réconfort psychologique (Bourgeois, 1996).
Evénements de vie et réactions d'ajustement
(défenses et coping)
Les travaux sur les événements de vie, leur repérage, leur mesure et leur impact, ont largement inspiré les recherches. L'essentiel repose sur les « unités de changement de vie » (life change units). La recherche d'un compromis et d'un juste milieu entre l'évaluation objective extérieure des événements de vie et leur appréciation subjective individuelle a été entreprise. Divers instruments ont été conçus; le deuil en tant qu'événement stressant figure dans les DSM-III et IV au niveau le plus élevé de gravité (Bourgeois, 1996).
Le "modèle de transition psychosociale"
Parkes a proposé ce modèle qui met l'accent sur les représentations internes du monde auxquelles les individus font appel pour percevoir la réalité et projeter leur comportement. Dans cette perspective, la perte est définie comme ce qui manque dans l'univers du sujet. Le deuil ne peut pas être appréhendé comme un phénomène unitaire, car l'expérience interne et externe de la perte, son intensité et son impact varient selon les personnes. Le monde, externe et interne, s'avère par conséquent modifié par la disparition d'un être « signifiant ». Une nouvelle représentation stable du monde et une adaptation à ce nouveau modèle interne sont alors demandées. La période d'adaptation correspond souvent à un retrait nécessaire pour la réorganisation du modèle intrapsychique. Le deuil, en tant que passage, nécessite souvent des rites de passages socialisés avec accès à une nouvelle identité (par exemple devenir veuf ou veuve, orphelin ...). Des résistances au changement ne sont pas rares ; durant cette phase de transition, la personne a des besoins : support émotionnel, protection pendant la phase de vulnérabilité et assistance pour l'expérimentation de nouveaux modèles (Bourgeois, 1996).
La théorie des oscillations
Margaret Stroebe et Henk Schut (1998) ont élaboré une théorie du deuil, la "théorie des oscillations ». Pour les auteurs, le travail de deuil consiste en une démarche consciente de confrontation à la perte subie, d'évocation des événements précédant la mort et concomitants à celle-ci, de concentration sur les souvenirs et de travail en vue de se détacher de la personne décédée. Tout individu en deuil oscille entre deux orientations : une vers le passé, la perte et les souvenirs, l'autre vers l'avenir, la reconstruction et les projets. Ce tiraillement permanent entre le passé et l'avenir, source d'inquiétudes et d'angoisses, rend compte du vécu des personnes au cours du travail de deuil. Au terme de ces oscillations entre la perte et la reconstruction de soi, l'endeuillé identifie de nouveaux rôles et une nouvelle identité. Cette capacité à réinvestir la vie indique que le processus de deuil est engagé.
Ces différents modèles théoriques ont donné lieu à des techniques et des pratiques d'accompagnement du deuil.
L'accompagnement des personnes en deuil
De nos jours l'Occident a tendance à rejeter le deuil social alors qu'il avait connu dans le passé des règles précises. Il s'agit donc de ne plus exprimer son chagrin, de ne plus l'imposer aux autres et d'éviter les signes extérieurs qui désignent la personne en deuil. Selon Thomas (1993), « cette agonie de deuil offre des aspects préjudiciables sur la bonne marche du travail de deuil qui a perdu ses points de repères et l'assistance de la communauté ». Or, même si le travail de deuil reste avant tout un processus personnel, il ne peut s'accomplir qu'en lien avec l'environnement.
Cependant, toujours selon Thomas, à ce rejet des rites funéraires et des règles du deuil social viennent se substituer des formes de soutien aux personnes en deuil. Le monde anglo-saxon a toujours prôné le volontariat. Aux Etats-Unis et au Royaume-Uni des groupes de personnes en deuil ont été mis en place dès la fin de la seconde Guerre mondiale. En France, dès 1945, avec la Fédération des associations des veuves civiles chefs de famille, les services sociaux vont se centrer sur les difficultés économiques des veuves et des orphelins. Le soutien psychologique apporté autrefois par les œuvres catholiques cède la place au soutien social ; ce clivage persiste encore en France.
Depuis les années 70 dans les pays anglo-saxons et depuis une quinzaine d'années en France, un mouvement se développe, inspiré en partie de la médicalisation de la mort, visant à assurer l'aide aux endeuillées afin qu'ils puissent réaliser leur travail de deuil. Le Bereavement service de Saint Christopher's Hospice de Londres, composé d'un psychiatre consultant, de travailleurs sociaux et de bénévoles formés, prend en charge la personne en fin de vie ainsi que son entourage, avant et après la mort de celle-ci. Cette façon de procéder se généralise dans la plupart des unités de soins palliatifs au Royaume-Uni, au Canada et en France.
Des associations prennent également en considération les personnes en deuil. En Grande-Bretagne, l'association CRUSE possède un journal ; elle organise périodiquement des rencontres avec ou sans la présence d'un psychothérapeute, des visites, des sorties et des séances de discussion.
Les Anglo-Saxons sont passés à une phase d'évaluation ; mise en place dans tout le Commonwealth, depuis les Etats-Unis et le Canada, puis du Québec à la France, l'idée d'aider efficacement des endeuillés se révèle désormais bien établie. Plusieurs études montrent que les endeuillés suivis en groupe vont mieux que ceux livrés à eux-mêmes. L'amélioration porte aussi sur la consommation de psychotropes (anxiolytiques et antidépresseurs), les comportements addictifs et la dépression (Bacqué et Hanus, 2000).
Les lieux d'aide aux personnes en deuil en France
En France, il existe différents lieux et institutions qui proposent un accompagnement des personnes en deuil. Ils connaissent un essor significatif depuis ces cinq dernières années, notamment en lien avec le développement des soins palliatifs et la création d'unités de soins palliatifs (USP) et d'équipe mobiles de soins palliatifs (EMSP).
La présentation qui suit ne prétend nullement être exhaustive ; elle concerne surtout ce qui se fait dans la région parisienne.
Les Unités de soins palliatifs, USP et les Equipes mobiles de soins palliatifs, EMSP
Elles accueillent en priorité les personnes qui ont perdu un proche, ayant bénéficié à la fin de sa vie des soins de l'équipe d'une USP ou EMSP. Cependant, un certain nombre de ces lieux offrent leurs services également aux endeuillés dont le défunt n'a pas été suivi par ces équipes. Dans la plupart des cas, le soutien de la personne en deuil est assuré par un psychologue. Mais on trouve aussi, rattachées à des USP, des équipes de bénévoles. Ces institutions proposent souvent des entretiens individuels et des groupes d'entraide. Il s'agit de groupes soit « fermés »[1], circonscrits dans le temps, soit « ouverts », offrant à l'endeuillé un rendez-vous régulier auquel il se rendra s'il en ressent le besoin.
Les associations
Les associations d'endeuillés sont des lieux où ceux qui ont été touchés par un drame similaire se rencontrent et proposent leur temps et leur énergie pour aider ceux qui pourraient se trouver ultérieurement dans les mêmes conditions. Leur rôle est d'offrir, dans un premier temps, une écoute empathique à l'égard de nouveaux endeuillés. Cependant, selon Broca (1997), « les personnes dans la plupart des cas non formées ou non professionnelles de l'écoute, peuvent être mises en difficulté transitoire car elles ne peuvent pas toujours juguler les réactions des endeuillés parfois très envahissantes ». La souffrance exprimée par les nouveaux venus peut réactiver leur propre deuil et ainsi les déstabiliser.
Néanmoins, leur action est cependant considérable car elle donne la possibilité à chaque endeuillé de pouvoir se comparer à des familles qui ont souffert dans des conditions analogues. Ce soutien moral constitue une aide que des professionnels ne peuvent pas fournir.
De nombreux endeuillés ne souhaitent pas rencontrer ces personnes car l'évocation de souvenirs se révèle souvent douloureuse. Le fait de rencontrer d'autres personnes endeuillées peut inquiéter et inciter à s'en éloigner.
Il existe par ailleurs des associations composées de professionnels (psychologues, animateurs, assistantes sociales) et de bénévoles d'accompagnement qui proposent des entretiens individuels et des groupes d'entraide ou de parole. Les groupes fermés sont souvent constitués en fonction de caractéristiques communes aux endeuillés (des parents qui ont perdu un enfant du même âge, des adolescents ou des enfants en deuil, des conjoints). Selon les associations (en fonction de leur modèle théorique et de leurs moyens financiers), les groupes se déroulent soit sur une année, à raison d'une rencontre mensuelle, soit sur quelques mois.
Un accompagnement est en outre proposé par des bénévoles, formés au soutien et bénéficiant de supervision. Ils offrent une écoute, en direct ou au téléphone. Plus récemment, une équipe de bénévoles se déplaçant au domicile de la personne en deuil a été mise en place par le Centre François-Xavier Bagnoud et la Maison Médicale Jeanne Garnier.
La formation des praticiens
L'accompagnement d'une personne en deuil suppose un savoir concernant le processus de deuil et l'écoute. Il impose également une prise de conscience de son propre cheminement par rapport au deuil et un savoir-faire face à la réalité de la perte. Outre les diverses théories sur le deuil abordées plus haut, Poletti (1999) souligne combien certains concepts d'analyse transactionnelle, de Gelstalt, d'utilisation et de création de rite s'avèrent utiles. Toujours selon cet auteur, l'approche de Rogers permet de conceptualiser ce savoir.
Cependant, que l'on soit bénévole ou professionnel, les interrogations surgissent au cours des expériences, toujours singulières, d'accompagnement. Dans la mesure où le parcours de chaque individu est unique, il existe non pas des recettes mais seulement des principes de base à moduler en fonction des situations. Ainsi, une formation aussi complète soit-elle, n'apparaît jamais suffisante.
Un soutien à long terme semble nécessaire pour permettre au praticien de réaliser son activité d'accompagnement. Les rencontres structurées et animées par un professionnel compétent représentent un temps d'élaboration et de conceptualisation indispensable pour les accompagnants. Ces espaces de parole peuvent éviter un risque d'épuisement ou encore des interventions non aidantes. Là encore, divers modèles sont utilisés : groupe Balint, supervision animée par un psychanalyste, groupe d'analyse de pratiques. Poletti rappelle que la formation et le soutien des accompagnants est une « démarche » ; en cela, il est important d'évaluer les besoins, d'entendre les désirs et de trouver de nouveaux moyens pour y répondre.
Les formes d'aide
Groupe d'entraide et groupe de parole
Progressivement, toute une série de groupes se constitue. Ces groupes d'entraide sont proposés aux personnes en deuil, y compris plusieurs années après la perte. De nombreux groupes existent et sont de natures différentes : groupes de conjoints endeuillés (les premiers et les plus nombreux) ; groupes de parents qui ont perdu un enfant (groupe périnatal et groupe d'enfants plus âgés).
L'association des grands-parents européens propose des groupes autour des deuils de cette génération. Il existe des groupes d'enfants endeuillés qui s'adaptent aux différentes classes d'âge et sont regroupés autour d'activités distinctes.
Les groupes d'entraide ont été créés dans les pays anglo-saxons et au Canada. Il s'agit de groupe de personnes traversant des difficultés ou pertes semblables (mort d'un proche, maladie, divorce ...) qui désirent en parler et croient en l'aide mutuelle qu'elles peuvent s'apporter dans la reconstruction de leur vie. La demande de participation à un groupe d'entraide repose le plus souvent sur le sentiment exprimé par les personnes concernées que seuls ceux qui ont vécu une expérience similaire peuvent les comprendre (Ernoult-Delcourt et Davous, 2001).
Dans le groupe « ouvert », des dates régulières fixées par les organisateurs permettent aux participants de choisir ou non de se joindre aux rencontres proposées. La présence régulière n'est pas exigée et le nombre de participants varie en fonction des rencontres. En général, la participation n'est pas soumise à un terme ; néanmoins, certains groupes décident avec les participants d'une échéance avant de les introduire au sein du groupe.
Le groupe « fermé » propose à ses participants un nombre de rencontres défini à l'avance et planifié. L'engagement d'assister à toutes les rencontres est un préalable à l'intégration dans le groupe. Le nombre de participants, entre cinq et dix personnes sans compter les animateurs, est également déterminé au début du groupe et reste inchangé jusqu'à la fin.
Les réunions sont animées soit par un psychologue (comme c'est souvent le cas dans les USP et les EMSP), soit coanimées par deux personnes ; et dans ce cas, il n'y a pas nécessairement la présence d'un psychothérapeute, mais les personnes doivent être rompues aux techniques d'animation de groupe. Des thèmes précis peuvent être abordés à chaque réunion à partir des expériences personnelles. Il s'agit d'un lieu où l'on peut risquer une parole authentique sans être jugé ni considéré comme malade car aucune interprétation ni aucune analyse ne sont données. Il permet de réduire l'éventuelle marginalisation que subit de fait l'endeuillé et aide ainsi à la resocialisation, premier pas vers le travail de deuil. Dans ces groupes, la convivialité de l'accueil, de la réunion, de la salle est essentielle.
Les méthodes employées pour animer un groupe d'endeuillés sont nombreuses. Les plus courantes s'inspirent directement de la psychanalyse (psychodynamique de groupe), les autres des thérapies familiales. Les « conseillers en deuil » se tournent plus vers des méthodes gelstaltistes (accepter la nouvelle « forme » du champ affectif et social sans le partenaire) et parfois même comportementaliste (traiter le symptôme plus que la personne). Ces méthodes portent toutes leurs fruits, mais elles nécessitent un animateur aguerri. En effet, les patients de ces groupes de partage ou thérapeutiques s'avèrent extrêmement fragilisés par leur perte. Les risques de suicide ne sont pas négligeables, de même que les passages à l'acte ou les comportements nocifs.
La supervision des animateurs par un psychologue et/ou un psychanalyste est indispensable afin d'analyser les malaises, les interprétations, les différents mécanismes de défense en jeu dans ces rencontres.
Une question demeure entière pour tous ces groupes : faut-il constituer des groupes d'endeuillés en fonction de la cause du décès ? Les réponses sont très diverses. Associer des personnes dont les causes d deuil sont trop différentes gêne souvent pour bien aider les uns et les autres. Il faut en effet un minimum de langage commun sans pour autant dire exactement les mêmes mots.
L'accompagnement individuel
Ces institutions proposent des groupes mais aussi des entretiens individuels réalisés par des professionnels (psychologues, assistantes sociales) ou par des bénévoles. Ces entretiens sont conduits en face à face ou par téléphone. Il peut s'agir de rendez-vous ponctuels ou réguliers.
D'autres aides thérapeutiques existent, telles que la relaxation ou la sophrologie. Dans certaines situations, le recours à des thérapies médicamenteuses se révèle nécessaire.
Selon Bacqué et Hanus (2000), il est indispensable de rendre la société plus consciente des difficultés du deuil.
Cependant, le cadre institutionnel ou associatif n'est pas une réponse exclusive et n'intervient pas seul. Le travail de deuil s'effectue aussi sans le recours nécessaire à ce cadre et des familles inventent de façon spontanée des rituels de commémoration. Que la personne en deuil ne demeure pas seule et se sente accompagnée est essentiel ; qu'elle rencontre autour d'elle « générosité, lucidité, tendresse ; que soient prévus le cas échéant des jeux de rites et de symboles. Il n'est de guérison qu'à ce prix » (Thomas, 1993).
Camille Baussant-Crenn, Psychologue, HAD Croix-Saint-Simon
Références bibliographiques
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